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BGFIBank, le paradoxe d’un géant bancaire en Afrique centrale

par Raoul SONKOUE
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Acteur bancaire dominant au Gabon et pilier financier de l’Afrique centrale, BGFIBank incarne à la fois la solidité du système, sa concentration extrême et les défis de gouvernance posés par un leadership devenu systémique.

À l’heure où la CEMAC s’efforce de renforcer la crédibilité de son système financier et d’en faire un véritable levier de transformation économique, le secteur bancaire gabonais apparaît comme un cas d’école. Solide dans ses fondamentaux, rentable pour ses principaux acteurs, mais profondément concentré, il cristallise les paradoxes de la finance en Afrique centrale : puissance des banques, faiblesse de l’intermédiation productive et dépendance persistante à l’État.

Deuxième marché bancaire de la sous-région derrière le Cameroun, le Gabon concentre dans un espace économique restreint des enjeux majeurs de gouvernance, de régulation et de développement. Avec seulement huit établissements bancaires, dont un acteur largement dominant, le pays offre une photographie saisissante des forces et des limites du modèle bancaire CEMAC, à l’heure où les autorités monétaires et politiques annoncent une nouvelle vague de réformes structurelles.

Derrière cette position stratégique se cache toutefois une réalité plus nuancée. Le système bancaire gabonais, longtemps façonné par une économie de rente et une forte présence de l’État, s’est structuré autour d’un noyau restreint d’acteurs aux bilans robustes, mais dont l’activité reste largement concentrée sur les grandes entreprises, les institutions publiques et les projets d’infrastructures. Cette configuration, si elle garantit une certaine stabilité financière, limite encore la capacité du secteur à irriguer pleinement le tissu économique national.

Dans ce paysage resserré, huit banques se partagent le marché, avec une hiérarchie clairement établie et une domination écrasante de BGFIBank Gabon, filiale du groupe BGFIBank Holding, devenue au fil des années bien plus qu’un simple acteur bancaire : un véritable pivot du financement de l’économie gabonaise et un baromètre du système financier de la CEMAC.

BGFIBank, une domination systémique assumée

Avec plus de 50,6 % des encours de crédits au troisième trimestre 2024 – soit environ 314 milliards de FCFA – BGFIBank Gabon confirme son statut d’acteur systémique. Une position hégémonique rare à l’échelle régionale, qui dépasse le simple cadre national. Le groupe BGFIBank est aujourd’hui présent dans plus d’une dizaine de pays africains, avec une empreinte particulièrement forte en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest, où il s’est imposé comme un partenaire privilégié des États et des grandes entreprises.

La banque joue un rôle central dans le financement des projets structurants, comme en témoigne son engagement à mobiliser 100 milliards de FCFA pour la construction de la route Ntoum–Cocobeach, infrastructure stratégique de 83 kilomètres destinée à renforcer la connectivité de la province de l’Estuaire. Le projet, confié au groupe EBOMAF de l’entrepreneur burkinabè Mahamadou Bonkoungou, illustre la capacité de BGFIBank à structurer des financements de long terme dans un environnement régional marqué par la rareté des ressources longues et la prudence accrue des banques face au risque souverain.

Claude-Henri Oyima, entre pouvoir bancaire et pouvoir politique

La trajectoire de Claude-Henri Oyima, figure emblématique du capitalisme financier gabonais et africain, continue de susciter l’attention des observateurs. Président de BGFIBank Holding depuis plus de trois décennies, il a incarné la montée en puissance d’un groupe bancaire régional capable de rivaliser avec certaines grandes banques panafricaines.

Sa nomination comme ministre de l’Économie et des Finances du Gabon, tout en conservant la présidence du groupe bancaire, avait toutefois brouillé les frontières entre sphère publique et intérêts privés. Cette concentration de responsabilités a soulevé de nombreuses interrogations en matière de gouvernance, de conflits d’intérêts et de conformité aux standards prudentiels internationaux, à un moment où la CEMAC cherche précisément à renforcer la transparence et la crédibilité de son système financier.

Si la situation a depuis évolué, cet épisode aura mis en lumière une problématique centrale pour les économies d’Afrique centrale : la nécessité de clarifier les rôles, de renforcer les contre-pouvoirs institutionnels et de consolider la confiance des investisseurs.

Un secteur bancaire solide, mais encore peu inclusif

Au-delà de BGFIBank, le secteur bancaire gabonais affiche des indicateurs globalement satisfaisants. La rentabilité reste élevée, portée par une clientèle corporate et institutionnelle, et les ratios prudentiels demeurent maîtrisés. Mais cette solidité masque des faiblesses structurelles persistantes.

L’accès au crédit demeure limité pour les PME, les TPE et les ménages à revenus intermédiaires, tandis que l’intermédiation financière reste en deçà du potentiel économique du pays. La bancarisation progresse, mais lentement, freinée par le coût du crédit, la prudence des établissements et la structure même de l’économie.

La microfinance, appelée à jouer un rôle clé dans l’inclusion financière, reste fragile. Sous-capitalisée, parfois mal gouvernée et inégalement supervisée, elle peine encore à remplir pleinement sa mission malgré plusieurs tentatives de restructuration.

Les réformes annoncées : vers un nouveau cycle bancaire ?

Conscientes de ces déséquilibres, les autorités gabonaises, en coordination avec la BEAC et la COBAC, préparent une série de réformes visant à renforcer la solidité du système bancaire et de la microfinance. Parmi les axes prioritaires figurent :

  • l’amélioration de la gouvernance des établissements financiers,
  • une supervision plus rigoureuse des institutions de microfinance,
  • une meilleure orientation du crédit vers l’économie productive.

Ces réformes s’inscrivent dans une dynamique régionale plus large, alors que la CEMAC cherche à réduire sa dépendance aux matières premières, à accélérer la diversification économique et à restaurer durablement la confiance des investisseurs internationaux.

Enjeu majeur : transformer la puissance bancaire en levier de développement

Le véritable défi du secteur bancaire gabonais ne réside donc pas uniquement dans sa solidité financière, mais dans sa capacité à transformer cette puissance en moteur de développement. Financer l’industrialisation légère, soutenir l’entrepreneuriat local, accompagner les PME et investir dans des infrastructures à fort impact social constituent les prochains tests de maturité du système.

Dans cet équilibre délicat, BGFIBank demeure à la fois pilier, arbitre et révélateur des forces et des limites du capital financier en Afrique centrale. L’évolution de sa gouvernance, tout comme l’issue des réformes engagées, sera déterminante non seulement pour l’avenir du système bancaire gabonais, mais aussi pour la trajectoire financière de l’ensemble de la CEMAC.

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