Le GECAM et la Banque Africaine de Développement ont engagé, ce 16 février 2026, un dialogue stratégique d’une portée rare : transformer la relation historique entre institutions de développement et entreprises locales en un partenariat opérationnel, orienté résultats et centré sur les besoins réels des PME camerounaises.
Conduite par Mohamadou Hayatou, Responsable régional du secteur privé, et Geoffroy Juvencio De Souza, la délégation a été reçue par Célestin Tawamba, Président du patronat camerounais, accompagné de Aline Valérie Mbono, Directrice Exécutive.
Derrière les discours de principe, c’est une révision profonde du paradigme de financement qui a été mise sur la table.
Un diagnostic lucide : l’écosystème actuel ne finance pas encore l’économie réelle
Si le Cameroun affiche une dynamique d’investissement soutenue dans les infrastructures, l’accès au financement pour les entreprises — particulièrement pour les PME, 90 % du tissu entrepreneurial — demeure structurellement insuffisant.
Trois réalités dominent :
1. Une inadéquation persistante entre les mécanismes BAD et les réalités locales
L’institution déploie depuis des années une offre riche (lignes de crédit, garanties, financement de projets, appuis techniques). Mais dans les faits, très peu d’entreprises camerounaises en bénéficient.
Les exigences de structuration, de gouvernance, de suivi et d’éligibilité restent trop éloignées du profil moyen des PME locales.
2. Des Partenariats Public-Privé (PPP) difficiles d’accès pour les entrepreneurs locaux
L’encadrement juridique, le niveau de risque, la technicité exigée et la taille des projets excluent de facto la majorité des entreprises camerounaises.
Résultat : les grands projets restent captés par des multinationales, tandis que les entreprises locales demeurent spectatrices.
3. Un déficit de projets “bankables” adaptés aux standards internationaux
Le problème n’est pas l’absence de projets, mais la capacité de les structurer, de les modéliser, de les formaliser et de soutenir leur faisabilité technique et financière.
Sans cet appui, les entreprises ne peuvent prétendre à aucune fenêtre de financement multilatéral.
Ce que change la rencontre GECAM–BAD : un tournant stratégique
Le GECAM a clairement exprimé la nécessité d’une refonte du modèle de collaboration :
« Le secteur privé ne peut rester en marge des instruments de financement conçus pour lui. Nous avons besoin de solutions opérationnelles, adaptées, immédiatement exploitables. »
En réponse, la BAD a validé trois axes structurants :
1. Renforcer les capacités techniques des entreprises (un impératif structurel)
Il ne s’agit plus seulement de formations génériques, mais de programmes de montée en compétence ciblés, conçus pour :
- aider les PME à produire un business plan conforme aux standards BAD ;
- améliorer la gouvernance et la transparence financière ;
- structurer juridiquement les projets complexes ;
- renforcer la maîtrise des risques et des obligations contractuelles.
C’est une condition préalable pour rendre les entreprises locales éligibles aux guichets d’investissement internationaux.
2. Réinventer l’accès au financement : vers des mécanismes inclusifs et réalistes
Ce volet, le plus attendu par les opérateurs, porte sur :
- la création ou l’amplification de guichets de financement adaptés aux PME ;
- la révision des critères d’éligibilité pour tenir compte des réalités africaines ;
- l’amélioration du partage de risques via des fonds de garantie renforcés ;
- l’implication des banques locales dans une logique de co-financement supervisé.
Autrement dit : adapter le financement au tissu entrepreneurial camerounais, et non l’inverse.
3. Des sessions techniques sur des projets identifiés : la fin du dialogue abstrait
Une innovation majeure a été décidée :
la constitution d’un pipeline de projets « prêts à financer », avec des sessions techniques communes BAD–GECAM sur des projets sélectionnés.
Chaque entreprise bénéficiera :
- d’un accompagnement technique ;
- d’un processus d’évaluation accéléré ;
- d’une feuille de route d’amélioration ;
- d’un suivi jusqu’à la présentation finale devant les comités d’investissement.
C’est une transition nette : de la théorie vers l’ingénierie financière appliquée. un repositionnement gagnant pour le secteur privé camerounais
1. Le GECAM renforce son statut d’interlocuteur incontournable
En structurant la demande du secteur privé et en centralisant les échanges, le GECAM devient un hub stratégique entre les entreprises, les bailleurs de fonds et l’État.
2. La BAD ajuste sa stratégie pays vers plus d’impact réel
L’institution montre qu’elle a compris un enjeu majeur :
l’impact de ses interventions dépend de la capacité à toucher le tissu économique réel.
Ce repositionnement renforce son mandat développemental.
3. Les PME accèdent enfin à un tunnel opérationnel vers le financement
Jusqu’ici, les PME manquaient d’un “pont” entre leurs ambitions et les standards internationaux.
Ce pont est en construction, avec un changement majeur :
la BAD ne se contente plus d’accompagner — elle co-construit.
4. Le Cameroun pourrait capter davantage de financements directs
Si cette dynamique s’installe, le pays peut augmenter le volume de financements privés multilatéraux ; améliorer son environnement des affaires ; faire émerger des champions nationaux mieux structurés.
Le partenariat stratégique ouvert entre le GECAM et la BAD marque potentiellement un avant et un après dans l’histoire du financement du secteur privé camerounais.
Il transforme :
- un dialogue institutionnel en mécanisme opérationnel,
- une relation d’information en cadre d’investissement,
- un accès théorique au financement en pipeline concret de projets éligibles.
Le message est clair : l’heure n’est plus aux diagnostics, mais à la transformation structurelle.
Si cette feuille de route est exécutée avec rigueur, le Cameroun pourrait voir émerger un nouvel écosystème de financement, plus inclusif, plus stratégique et, surtout, plus proche des réalités de ses entreprises.