À l’occasion de la célébration de la Fête de la Jeunesse 2026, Horizon Afrique Média ouvre un cadre d’échange et de réflexion sur la place stratégique de la jeunesse dans la construction d’un Cameroun uni, stable et prospère.
Dans un contexte marqué par des mutations sociales, économiques et culturelles profondes, la jeunesse camerounaise se retrouve à la croisée des chemins : entre résilience, désillusions, créativité et quête de reconnaissance.
Pour analyser ces dynamiques avec rigueur scientifique et hauteur de vue, nous avons sollicité l’éclairage du Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD), sociologue et psychologue.
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : En tant que sociologue et psychologue, comment analysez-vous l’état actuel de la jeunesse camerounaise dans le contexte social, économique et culturel que nous vivons aujourd’hui ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) : L’état actuel de la jeunesse peut être qualifié de « critique », révélant une réalité à géométrie variable où s’entrechoquent désillusions et résilience. Cette situation s’articule autour de quatre dimensions majeures :
i. Le prisme psychologique : De l’attentisme à l’autodétermination
Consciente des limites de l’État central, une part importante de la jeunesse a opéré une rupture psychologique. Ne comptant plus sur l’aide publique, elle s’est engagée dans une dynamique de subsistance et d’autodétermination. Ce dispositif de survie se manifeste par une quête permanente de « voies moyennes » pour s’en sortir par soi-même.
ii. Le prisme social et migratoire : Le sacrifice des cerveaux
Ce malaise social se traduit par une fuite massive des cerveaux. Que ce soit vers l’Amérique du Nord (Canada, USA) ou vers des zones de conflit (Russie/Ukraine) au péril de leur vie, les jeunes cherchent ailleurs ce qu’ils ne trouvent plus chez eux. Cette migration désespérée témoigne d’une rupture de confiance totale envers les politiques publiques.
iii. Le prisme socioprofessionnel : L’hégémonie de l’informel et du chômage
Face à un chômage endémique qui frappe même les plus diplômés, la « débrouille urbaine » est devenue la norme.
Économie de subsistance : Le secteur informel est aujourd’hui le principal pourvoyeur d’emplois via de petits métiers précaires.
Paradoxe de la compétence : Bien qu’hyperconnectée et qualifiée, cette jeunesse subit une précarité violente qui, par découragement, peut mener à diverses formes de dépravation : Alcoolisme, Tabagisme, Dépression, Sexualité non contrôlé.
iv. Le prisme culturel et numérique : Vers de nouveaux référentiels
L’essor des réseaux sociaux a engendré une mutation identitaire profonde.
Pertes de repères : On observe une érosion des identités socioculturelles traditionnelles au profit de nouveaux modèles mondialisés.
Économie numérique : Pour exister, les jeunes investissent de nouveaux marchés : commerce en ligne, réalités virtuelles ou import-export avec la Chine.
Malgré un ascenseur social bloqué et une absence criante d’opportunités réelles, une infime minorité parvient encore à s’illustrer : ARTHUR ZANG et le Cardiopad / ESSEME en sport, etc. Ce constat souligne l’urgence d’une adéquation entre les aspirations d’une jeunesse mondialisée et les réalités du marché de l’emploi, notamment par une meilleure intégration du secteur informel.
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : Le thème de la Fête de la Jeunesse 2026 place la jeunesse au cœur des grandes espérances. Quelles responsabilités cela implique-t-il concrètement pour les jeunes Camerounais ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) : Ce thème résonne avant tout comme une exhortation à l’engagement, imposant aux jeunes une forme de charge mentale et de responsabilité sociale citoyenne. Il suggère que la jeunesse n’est plus une simple spectatrice, mais le véritable moteur de l’action publique.
Une rupture avec le déterminisme
Bien que la profondeur historique de ce slogan soit relative, sa portée philosophique est réelle : il s’agit d’une invitation au constructivisme social. Le message est clair : le destin de la jeunesse camerounaise n’est pas une fatalité (déterminisme), mais un projet à bâtir. Rien n’est scellé d’avance ; tout reste à inventer par et pour les jeunes.
Un appel à l’innovation face aux crises
Dans un contexte marqué par une crise multidimensionnelle — qu’elle soit morale, de principes ou d’identité — le thème appelle à un sursaut de citoyenneté. L’analyse souligne trois points critiques :
1. La crise des valeurs : Un effritement des repères éthiques fondamentaux.
2. Le déficit de modèles : Une faible mise en avant d’icônes inspirantes capables d’incarner et de transmettre le sens de la « chose publique » (res publica).
3. L’urgence de l’innovation : La nécessité de transformer la précarité actuelle en levier de créativité pour la construction d’un État prospère.
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : La société camerounaise fait face à plusieurs fléaux qui touchent la jeunesse (chômage, délinquance, drogues, violence, perte de repères). Quelles en sont, selon vous, les causes profondes ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) :
Les causes structurelles et institutionnelles
On observe une faiblesse chronique des politiques publiques en matière d’employabilité et d’insertion des jeunes. Cette carence se manifeste par un décalage profond entre les dispositifs formels et leur efficacité réelle. Bien que de nombreux programmes existent, leur impact reste limité en raison de dysfonctionnements majeurs :
Des financements souvent inadaptés aux attentes et aux réalités des jeunes bénéficiaires ;
Une conception et une maturation défaillantes des projets, transformant certains programmes en véritables gouffres à corruption ;
Une lourdeur administrative qui entrave la gestion et l’accès aux opportunités ;
Un système éducatif déconnecté des exigences du marché du travail, où l’employabilité et l’esprit d’entreprise restent faiblement enseignés ;
Une absence d’accompagnement concret des jeunes dans la définition et l’atteinte de leurs repères de réussite.
Les causes sociales et familiales : les frustrations sociales
La transformation des modèles familiaux joue un rôle crucial. Dans de nombreux foyers, les deux parents sont devenus des « apporteurs de revenus », contraints par la recherche du pain quotidien. Cette évolution entraîne un transfert de l’agence de socialisation primaire des parents vers d’autres acteurs : la télévision, les réseaux sociaux et le groupe de pairs. Cette défaillance du cadre éducatif familial a des conséquences directes : les premières expériences significatives (sexualité, usage de substances, etc.) sont souvent consommées en l’absence de guidance parentale, exposant les jeunes à des risques accrus et à une forme d’apprentissage social par essais-erreurs non encadré.
Cette double dynamique — carences institutionnelles et affaiblissement du cadre familial — crée un contexte social particulièrement vulnérabilisant pour une génération en quête de repères et d’opportunités.
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : Quelles bonnes pratiques les familles, l’école et la communauté peuvent-elles adopter pour mieux encadrer et orienter la jeunesse aujourd’hui ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) :
Les bonnes pratiques pour les familles
Communiquer pour se faire comprendre et non pour répondre
Soutenir et encadrer
Valoriser de temps en temps des compétences professionnelles et non professionnelles
Les bonnes pratiques pour l’école
Inculquer des valeurs
Inciter à l’éducation morale
Travailler à l’entrepreneuriat jeune et surtout à la culture du rebondissement après l’échec
Les bonnes pratiques pour la communauté
Le grand respect de la chose publique
Prendre soin de l’environnement au travers des écogestes
Valoriser les échanges intergénérationnels
HORIZON AFRIQUE MÉDIA :
Sur le plan psychologique, comment aider les jeunes à développer la résilience, l’autodiscipline et le sens des valeurs dans un monde en pleine mutation ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) :
Pour la résilience :
Enseigner la « flexibilité cognitive » : Capacité à voir les problèmes sous plusieurs angles, à rebondir après l’échec.
Développer le « capital social » : Apprendre à construire et mobiliser des réseaux de soutien diversifiés.
Pour l’autodiscipline :
Techniques de « self-nudging » : Aménager son environnement pour favoriser les bons choix (applications de productivité, groupes de responsabilité mutuelle).
Culture du « small win » : Célébrer les petites victoires quotidiennes pour renforcer la persévérance.
Pour le sens des valeurs :
Exercices d’éthique situationnelle : Discussions de cas concrets (que ferais-tu si…).
Modélisation par l’exemple : Exposer systématiquement aux parcours de réussite éthique.
Projets de service communautaire intégrés au parcours éducatif.
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : On observe une jeunesse de plus en plus tournée vers l’entrepreneuriat et l’innovation. Comment analyser cette dynamique et comment mieux l’encourager ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) :
Du point de vue psychologique, elle constitue une stratégie d’ajustement séquentielle : les jeunes transforment une contrainte systémique — l’inaccessibilité du marché du travail formel — en une recherche active d’agentivité et de reconquête du pouvoir d’agir. Il ne s’agit plus seulement de subir une situation, mais d’y répondre par la création de sa propre activité.
Du point de vue sociologique, cette tendance représente une forme alternative d’intégration socio-économique. Elle concerne notamment les jeunes exclus du système professionnel traditionnel, souvent en raison d’une distance sociale et symbolique les séparant des réseaux et des strates qui concentrent les opportunités d’emploi formel. Ainsi émerge la figure de « l’entrepreneur par défaut » ou « par circonstance » : un acteur dont la démarche est moins motivée par une vocation préalable que par la nécessité de s’inventer une place dans un système qui ne lui en propose pas.
Cette forme d’entrepreneuriat devient alors un mécanisme de régulation sociale informelle, permettant à une partie de la jeunesse de construire, malgré les contraintes, une forme de reconnaissance, d’autonomie et d’utilité sociale.
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : Quel rôle doivent jouer l’État, le secteur privé et la société civile pour accompagner cette jeunesse qui entreprend et innove ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) :
L’État : A le plus grand rôle, il doit créer un environnement propice de travail, favoriser les conditions et la justice sociale. Il met sur pieds le cadre d’éclosion des talents.
Secteur privé : Il met sur pieds des dynamiques d’acquisition et de transfert des compétences. Il œuvre pour l’employabilité.
Société civile : Favorise les projets d’entrepreneuriat, crée des niches et surtout accompagne les jeunes.
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : La question de la fuite des intelligences préoccupe de plus en plus. Comment expliquer ce phénomène et que faudrait-il faire pour traiter le problème à la source ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) :
Le phénomène de fuite des cerveaux s’explique en partie par la puissance d’attractivité déployée par des acteurs extérieurs, qui mettent en œuvre des politiques ciblées de recrutement international. Ces politiques ne sont pas seulement sélectives sur des critères objectifs (diplômes, compétences linguistiques) ; elles instaurent également, dans l’esprit des candidats, une émulation fondée sur la reconnaissance sociale et la garantie de conditions de travail décentes.
Cette dynamique crée un paradoxe psychosocial frappant : des personnes acceptent des emplois peu valorisés socialement à l’étranger (comme aide-soignant, éboueur) qu’elles refuseraient dans leur pays d’origine, non par manque de besoin, mais parce que la valeur perçue du travail est transformée – salaire, protection sociale, respect des droits et conditions ergonomiques y confèrent une dignité qui fait souvent défaut localement.
Au Cameroun, l’emploi ne constitue plus une garantie socio-économique. Le contrat de travail est parfois inexistant, et le respect du code du travail relève davantage de l’exception que de la règle. Le diplôme, autrefois sésame, a perdu de son pouvoir discriminatoire positif au profit d’autres logiques d’accès à l’emploi : les réseaux d’appartenance (familiaux, ethniques, politiques) et la construction de liens sociaux forts priment désormais sur la compétence.
Ce capital relationnel devient la véritable monnaie d’échange sur le marché du travail informel. On observe ainsi la multiplication d’entreprises et de chantiers dont les recrutements échappent à toute transparence : pas d’appels d’offres publics, pas de processus de sélection méritocratique. Le système de recrutement repose sur des logiques communautaristes – famille, clan, ethnie, allégeance politique – marginalisant la compétence technique et professionnelle au profit de l’appartenance et de la loyauté.
Ainsi, la fuite des cerveaux n’est pas seulement une question de salaire ou d’opportunité professionnelle ; elle est aussi une réaction à un environnement socio-professionnel perçu comme inéquitable, opaque et dévalorisant, où la reconnaissance du mérite individuel a cédé la place à des mécanismes d’inclusion fondés sur le lien social et non sur le talent.
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : Selon vous, comment construire une jeunesse capable de contribuer à un Cameroun uni, stable et prospère, comme le souhaite le thème de cette année ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) :
Sur le domaine psychosocial :
Le retour aux valeurs regroupées dans les emblèmes du pays
L’utilisation responsable des réseaux sociaux
La sanction objective : lorsque les termes de référence ne sont pas respectés, on sanctionne
L’équité dans la gestion : indépendamment de son groupe d’appartenance
La mise en lumière des jeunes : on a connu des ministres à 23 ans
Revoir le système éducatif camerounais entièrement
Respecter et consacrer les véritables modèles : en présentant aux jeunes les modèles ils auront des référentiels
Revoir la qualité des musiques, des espaces de loisirs, l’économie de la nuit…
HORIZON AFRIQUE MÉDIA : Pour conclure, quel message d’espoir, de responsabilité et d’engagement adressez-vous à la jeunesse camerounaise à l’occasion de cette Fête de la Jeunesse 2026 ?
Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD) : Sincèrement, ils ont déjà reçu tellement de messages que je n’ajouterai pas grand-chose, faisons juste véritablement confiance à la vraie jeunesse et les résultants s’en suivront.
Cet entretien met en lumière une jeunesse camerounaise à la fois fragilisée par les mutations structurelles et capable d’une formidable capacité d’adaptation.
À travers l’analyse du Dr NTAMACK Jean Merimé (PhD), il apparaît que l’espérance placée en la jeunesse ne saurait être un simple slogan. Elle appelle une responsabilité partagée, une réforme structurelle et surtout une confiance réelle accordée aux jeunes générations.
En cette Fête de la Jeunesse 2026, le défi reste clair : transformer les grandes espérances en actions concrètes pour bâtir un Cameroun uni, stable et prospère.